Commit 59855380 authored by ludi's avatar ludi

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Enquête – Finance offshore
Drôle de manège entre Embourg, Gibraltar et les îles Vierges
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Inculpé en octobre 2013 pour corruption dans le cadre du marché public de l’incinérateur d’Herstal, Léon-François Deferm cherche à investir, via des prête-noms, 10 millions d’euros dans un projet immobilier sur les hauteurs de Liège. Une partie des fonds provient d’une société écran de Gibraltar. La cellule antiblanchiment (CTIF) aurait par ailleurs été alertée de mouvements suspects sur le compte du fils de l’homme d’affaires…
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Inculpé il y a quelques mois par la justice liégeoise pour corruption active, faux et usage de faux, Léon-François Deferm, 70 ans, a reconnu devant les enquêteurs avoir touché un million d’euros de commissions occultes lors de l’attribution, à la société française Inova, du marché public relatif à la construction de l’incinérateur Uvelia de l’intercommunale Intradel à Herstal.
Pour rappel, grâce à des perquisitions et des commissions rogatoires internationales (notamment au Luxembourg), les enquêteurs de la police judiciaire de Liège détiennent les preuves que Léon-François Deferm a perçu, entre 2006 et 2008, un million d’euros d’Inova, via une cascade de fausses factures présumées navigant entre Paris, Spa, Vaduz et Luxembourg. Objectif : remercier l’homme d’affaires pour son « coup de pouce » ayant permis à Inova de remporter le lucratif marché liégeois de 170 millions d’euros.
Un million à Panama et Vaduz
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Du million palpé par Deferm, 583 000 euros se sont retrouvés sur le compte luxembourgeois de Cartwright Corp. Inc. (une société écran panaméenne) et 352 000 euros sur celui de Robiro-Invest (une offshore établie au Liechtenstein), deux opaques véhicules financiers contrôlés par Deferm.
L’homme d’affaires tenterait-il à présent de réinvestir tout ou partie de ces commissions occultes dans un projet immobilier à Embourg ? Ou en dépenses diverses en utilisant le compte bancaire de son fils pour brouiller les pistes ? Ces questions n’ont rien de saugrenu en regard de l’opacité extrême entourant deux récentes opérations financières dont Marianne a pu prendre connaissance.
De quoi parle-t-on ? Du rapatriement, en Belgique, de fonds détenus par deux obscures sociétés écrans basées à Gibraltar et aux îles Vierges britanniques. Vu la destination des fonds – des sociétés belges dont les enfants Deferm hériteront ou sont actionnaires – et le goût immodéré de Léon-François Deferm pour les montages offshore (lire encadré p. XX), il semble plus que probable que ces sociétés écrans soient contrôlées par l’homme d’affaires liégeois. Mais pourquoi diable tant d’opacité si l’origine des fonds est légale ?
Un boulet pour Bacquelaine
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La première opération suspecte intervient dans le cadre d’un ambitieux projet immobilier dans la banlieue cossue de Liège : la construction de 32 appartements répartis sur quatre immeubles sur le site d’un ancien manège de 7 000 m² à Embourg. Estimé à 10 millions d’euros, le projet est porté par la société belge Alizé du Sud, qui a introduit en octobre 2013 une demande de permis d’urbanisme à la commune de Chaudfontaine (qui englobe Embourg).
Dix offres avaient été remises, en janvier 2012, à l’administration communale pour l’achat du terrain. Alizé l’avait emporté avec une offre de 1 201 000 euros, soit bien plus que l’estimation de 700 000 euros réalisée pour la vente. Daniel Bacquelaine, député-bourgmestre MR de Chaudfontaine et tête de liste à la Chambre pour la circonscription de Liège le 25 mai prochain, buvait du petit lait. Mais sait-il que les droits d’enregistrement du terrain versés au notaire proviennent d’une obscure offshore de Gibraltar, Congleton Properties Limited ?
Prête-noms à tous les étages
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Minuscule territoire d’outre-mer du Royaume-Uni, Gibraltar, 29 000 habitants, est un satellite de la City de Londres. Un fournisseur d’opacité officiel de la Couronne d’Angleterre, à l’instar de Jersey ou des îles Vierges. Congleton, créée le 19 avril 2012 – soit six semaines avant l’expiration du délai légal pour payer le terrain – est entièrement pilotée par la société fiduciaire Gibro Corporate Management. Laquelle fournit des prête-noms pour les administrateurs, mais aussi pour les… actionnaires.
Ainsi, aux yeux des autorités locales, Congleton appartient à Gibro, officine gérée par un certain Stuart Rodriguez, avocat britannique de son état. Seul Rodriguez connaît donc le nom du ou des véritables actionnaires de Congleton. On fait difficilement plus opaque…
Prêt «offshore» de 200.000 euros
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Selon nos informations, depuis une augmentation de capital réalisée en décembre 2013, Alizé du Sud appartient à 79 % à SFMI SA, une société belge contrôlée par Léon-François Deferm via différents prête-noms. Deux de ses enfants posséderaient chacun 4,2 % d’Alizé et… Congleton les 12,6 % restants.
Le 20 avril 2013, Michel Vander Elst, l’homme-lige de Léon-François Deferm et représentant d’Alizé, envoie un mail au notaire Stéphane Delange. Ce dernier chapeaute l’opération immobilière liégeoise. Vander Elst l’informe de l’existence d’un « prêt à Alizé pour le paiement des droits de mutation du terrain d’Embourg ». Le montant ? 200 000 euros. Le prêteur ? Congleton. Le but du prêt ? Payer les droits d’enregistrement du terrain au notaire. Il était temps. Le terrain avait été payé in extremis à la commune le 30 mai 2012, dernier jour du délai légal. Le notaire aura pour sa part encore dû patienter près d’un an supplémentaire !
160.000 euros virés depuis Tortola
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La deuxième opération suspecte serait quant à elle remontée jusqu’à la Cellule de traitement des informations financières (CTIF), le dispositif fédéral de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. Selon nos informations, la CTIF aurait reçu fin 2012 une déclaration de soupçons de blanchiment de la banque Belfius, suite à une alerte lancée par son agence d’Embourg.
Cette déclaration – obligatoire pour une série de professionnels (banquiers, assureurs, notaires, avocats…) témoins de mouvements de fonds suspects supérieurs à 10 000 euros – est liée à un obscur virement étranger réalisé sur le compte du fils de Léon-François Deferm par une société offshore contrôlée semble-t-il par l’homme d’affaires liégeois.
Le mardi 27 novembre 2012, Canongate Group Limited, société écran des îles Vierges britanniques, vire 160 000 euros sur le compte BE68 0835 9568 9834 de V. Deferm ouvert à l’agence Belfius située Voie de l’Ardenne à Embourg. Il faut savoir que le jeune homme, âgé de 20 ans, souffre d’un handicap mental et n’est pas en mesure de gérer lui-même ses finances.
Compte de transit
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Son compte a semble-t-il été utilisé comme « compte de transit », vraisemblablement par son père, actionnaire présumé de Canongate. En effet, dans les trois jours qui suivirent l’arrivée des fonds, ceux-ci ont été redirigés vers d’autres comptes : 15 000 puis 8 000 euros ont été virés à la société belge Immo 30 contrôlée par Léon-François Deferm, 15 000 euros ont atterri sur le compte d’une de ses filles, 19 000 euros sur un compte destiné à payer les loyers en 2013 d’une maison occupée par son ex-épouse, et 103 000 euros sur un autre compte ouvert au nom de V. Deferm – et donc non piloté personnellement par le jeune homme.
D’où proviennent l’argent de Congleton et Canongate ? Mystère. Il pourrait certes s’agir de fonds gagnés légalement par l’homme d’affaires. Mais dans ce cas, pourquoi tant d’opacité ? Pourquoi se cacher derrière prête-noms et sociétés écrans dans des paradis fiscaux sulfureux ?
David Leloup
###Un habitué des véhicules offshore
Léon-François Deferm profite du charme discret des paradis fiscaux depuis au moins quatre décennies. Et ce grâce à son éminence grise, l’avocat déchu Michel Vander Elst, qui réalise tous les montages offshore. Canongate Group (îles Vierges) et Congleton (Gibraltar) ne sont que deux récents soubresauts d’une longue saga offshore dont Marianne vous livre quelques uns des épisodes précédents.
**Robiro-Invest** (Liechtenstein). A Vaduz, Léon-François Deferm se cache derrière Robiro-Invest, créée en 1973. Cet Anstalt (établissement), géré localement par le petit-fils d’un ancien patron du fisc liechtensteinois, a récupéré 352 000 euros du million de commission occulte touchée par Deferm dans l’affaire Intradel.
**Tradeast Network Limited **(Gibraltar). Créée le 15 septembre 1994 et dissoute en 2002, cette offshore aurait été créée pour racheter GPOM, le groupe de l’homme d’affaires congolais Pierre Otto Mbongo, proche du président du Congo-Brazzaville Denis Sassou-Nguesso. Fin 1994, le président de l’offshore est Léon-François Deferm et son vice-président Philippe Cravate.
**Sumo SA**(Luxembourg). Créée en 1989 et gérée par la fiduciaire de Robert Reckinger, l’ex-président de la Banque de Luxembourg, Sumo SA a compté parmi ses administrateurs Deferm, Vander Elst, Lautraite et Scailquin (voir encadré p. XX). Elle a été liquidée en juin 2010, juste après les perquisitions chez Vander Elst à Bruxelles dans le cadre de l’enquête Intradel.
**Cartwright Corp. Inc.**(Panama). Les Reckinger père et fils avaient déjà créé, en 1984 à Panama, l’offshore Cartwright Corp. Inc. pour Deferm. Celle-ci a récupéré, sur son compte luxembourgeois, 583 000 euros du million de commission touché par l’homme d’affaires dans le dossier Intradel. En août 2008, Cartwright a payé la location du yacht White Lady of Man pour Alain Mathot sur la Riviera. L’offshore a été dissoute en août 2013, quelques semaines après les révélations de Marianne sur son rôle dans l’affaire Intradel. D.Lp
###« Il voulait faire remonter les bénéfices aux Antilles néerlandaises »
*« Quand on a décidé de développer Comgis, Deferm a immédiatement proposé une structure où les bénéfices remontaient dans une société aux Antilles néerlandaises. Cela semblait pour lui un montage évident »*, se souvient Laurent Minguet. Cet entrepreneur liégeois et son associé Claude Darimont ont un temps côtoyé Léon-François Deferm comme actionnaires au sein de Comgis, une société de cartographie numérique. Mais Deferm a tenté de doubler ses deux partenaires lors de tractations avec des investisseurs vietnamiens. En *« mésintelligence profonde »* selon la justice, Deferm a essayé d’obtenir des droits de distribution concurrents sous le nom de sa société luxembourgeoise Sumo SA. En 2005, la Cour d’appel de Liège a confirmé la condamnation de Deferm en première instance, et l’a contraint à rendre à Minguet et son associé, pour un euro symbolique, les 440 actions qu’il détenait dans le capital de Comgis. D.Lp
###Les « seconds rôles » d’un passé trouble
Les prête-noms belges de Léon-François Deferm apparaissent dans les grandes affaires qui ont secoué la Belgique ces 25 dernières années.
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Agusta, Dutroux-Nihoul, VDB, Intradel… Autant d’affaires funestes qui ont ébranlé la Belgique ces 25 dernières années. Et dont on retrouve curieusement plusieurs acteurs secondaires parmi les administrateurs passés ou actuels d’Alizé du Sud et de SFMI, son actionnaire principal depuis décembre 2013.
**Michel Vander Elst.** Cet ancien avocat a été condamné à 8 ans de prison pour complicité dans l’enlèvement de VDB, l’ancien Premier ministre Paul Vanden Boeynants, par la bande de Patrick Haemers en janvier 1989. Dans la foulée, il noue une amitié avec Michel Nihoul, rencontré à la prison de Forest. Jugé, radié du barreau, il devient le bras droit de Léon-François Deferm et expert ès montages offshore. Vander Elst a été administrateur d’Alizé et de SFMI de 2005 à février 2013.
**Philippe Cravate.** Actionnaire de la société Management Car et associé de Vander Elst au sein de l’ASBL Egam dans les années 1990, on le retrouve avec Nihoul et Vander Elst au fameux barbecue du 9 août 1996, le soir de l’enlèvement de Laetitia Delhez par Marc Dutroux à Bertrix. Ce barbecue servira d’alibi à Nihoul. Domicilié à la résidence Marina de Pierre Otto Mbongo à Brazzaville au milieu des années 1990, Cravate fut administrateur d’Alizé et SFMI jusque fin 1997. Il vit désormais à Casablanca.
**Claude Scailquin.** La société Management Car, dirigée par Léon-François Deferm, Philippe Cravate et Claude Scailquin, a fourni entre 1991 et 1996 une Audi 80 en leasing à Nihoul, permettant à ce dernier de circuler incognito. Management Car était une filiale de Intres Management, qui a été rebaptisée… Alizé du Sud en février 2003. Scailquin démissionnera de son poste d’administrateur de SFMI en mai, puis d’Alizé en novembre.
**Gérard Martin.** En janvier 2004, ce Belge résidant à Séville (Espagne) accompagnait Deferm et Vander Elst lors de leur visite à la CNIM, société concurrente d’Inova pour le marché de l’incinérateur d’Herstal. Les trois hommes ont proposé à un cadre la garantie d’emporter le marché contre une commission de 8 %. Martin a été administrateur d’Alizé et de SFMI de 2000 à 2008.
**Jean-Philippe Lautraite.** En 1988, Deferm crée avec Lautraite et un Américain le groupe Trident pour reprendre, à Liège, la société informatique Unisys en faillite. Trident est suspectée d’avoir détourné une partie – on parle de 4,2 millions d’euros – des commissions versées à des intermédiaires par la firme italienne Agusta lors de l’achat par l’Etat belge, en 1988, de 46 hélicoptères de combat. En février 2013, Lautraite remplace Vander Elst comme administrateur d’Alizé et de SFMI. D.Lp
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Les 200 000 euros de droits d’enregistrement du terrain de l’ancien manège d’Embourg ont été payés au notaire via une société écran de Gibraltar.
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L’actionnaire officiel de Congleton Properties Limited est la fiduciaire Gibro sise au fond d’un discret piétonnier de Gibraltar…
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Canongate Group qui a attiré les soupçons de la cellule fédérale antiblanchiment (CTIF) a été créée le 13 mai 2010 aux îles Vierges britanniques, un des paradis fiscaux les plus opaques de la planète.
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Le projet immobilier de Léon-François Deferm pourrait bien empoisonner la campagne de Daniel Bacquelaine, député-bourgmestre MR de Chaudfontaine et tête de liste à la Chambre, le 25 mai à Liège.
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Michel Vander Elst, témoin lors du procès Dutroux en 2004, est l’éminence grise de Léon-François Deferm et l’architecte de ses montages offshore.
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Interview - Michel Claise
« Deux contrats ont été mis sur ma tête »
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Parabole acide sur le dur métier de juge dans un pays de l’Est miné par la corruption, le dernier roman de Michel Claise interpelle : quels sont les rapports entre ce réel fictionnalisé et la réalité quotidienne d’un juge d’instruction en Belgique ? Interview vérité.
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Coudre ses poches, c’est refuser de succomber à la corruption. Et dans certains pays, une telle ambition morale peut coûter extrêmement cher. Le dernier roman cosigné par le juge d’instruction bruxellois Michel Claise, Les poches cousues, relate l’histoire vraie d’un juge traqué par la mafia dans un pays de l’ex-bloc communiste – probablement la Bulgarie. Le magistrat sera contraint de fuir sa terre natale, gangrénée par la corruption, après que sa fille aînée a été abattue en pleine rue. Un meurtre commandité par un puissant maffieux russe…
Exfiltré en Belgique en 2002, Alain-Charles Faidherbe – c’est son nouveau nom – a dû tout reconstruire. Il est aujourd’hui, à 50 ans, juriste au parquet de Bruxelles après avoir étudié le droit belge à l’université de Liège. Son ami Michel Claise l’a épaulé pour coucher sur papier une histoire qui ne s’invente pas.
L’occasion de dresser des parallèles entre les expériences singulières des cosignataires. Qui ont tous deux subi, à des degrés divers, des tentatives de corruption, des manœuvres de déstabilisation et des menaces de mort. L’occasion, aussi, de s’interroger sur la justice et le métier de juge d’instruction en Belgique.
**Comment est né ce roman ?**
Michel Claise : Quand Alain-Charles m’a raconté son histoire, j’ai vraiment été transpercé. Pour moi, il fallait consigner tout ça pour en conserver la mémoire. Il m’a alors tendu un épais manuscrit mêlant récit et dialogues rédigé dans un français incertain peu après son arrivée en Belgique. J’ai tout réécrit en inventant plusieurs scènes, et lui ai envoyé le texte chapitre par chapitre. A l’exception d’une erreur de date, il n’a rien corrigé. Par contre j’ai expurgé du récit deux faits que je ne voulais pas raconter. Deux faits aussi terribles que la mort de sa fille. Cosigner ce livre était pour lui, je pense, une façon de combattre la culpabilité qui le ronge comme un acide.
**Pourquoi avoir choisi la fiction plutôt que le témoignage direct ?**
Parce qu’on n’a pas voulu en faire un livre politique, même si finalement ça l’est un peu quand même. Emporteriez-vous en vacances un essai sur la vie de cet homme ? Les gens s’imaginent acheter un roman qui va les passionner. C’est en cela évidemment que le piège est en route. A travers le roman, je tends un piège au lecteur. Car tous les faits rapportés sont authentiques.
**Pourquoi l’ambassade de Belgique a-t-elle exfiltré Alain-Charles Faidherbe ?**
Je ne peux pas rentrer dans les détails mais il était en contact avec l’antenne belge d’Amnesty International. A la fin du livre, quand le tueur lui annonce qu’il a deux jours pour déguerpir, son dossier était prêt pour l’exfiltration. Son cas était bien documenté sur internet.
**Vous avez récemment posé à ses côtés pour un hebdomadaire à grande diffusion. Son portrait, à peine flou, a été publié. On peut le reconnaître. Que risque-t-il ?**
J’ai vu des photos de lui quand il était jeune et il a beaucoup changé. J’ignore les risques qu’il court mais à mon avis ils ne sont pas très élevés car les faits sont anciens. De plus, on ne précise pas le nom du pays d’où il vient.
**Dans quelle mesure le parcours d’Alain-Charles Faidherbe, dans ce qu’il a de plus violent, fait-il écho à votre propre parcours ?**
Il n’y a pas de commune mesure. Je n’ai jamais vécu ce qu’il a vécu.
**Avez-vous jamais fait l’objet de tentatives de corruption ?**
Oui, bien sûr. Un jour, des gens m’ont suivi à la sortie du Palais. Ils étaient sur écoute téléphonique, et donc je savais pertinemment ce qui allait m’arriver à chaque seconde. Je ne peux pas rentrer dans les détails, le procès n’est pas terminé. Mais ils allaient me proposer une prostituée. Je savais que ça allait se produire, mais je me suis levé et suis parti.
**Vous avez aussi été étrangement perquisitionné…**
J’ai fait l’objet, il y a quatre ans, d’une rumeur selon laquelle j’aurais été corrompu. J’ai été perquisitionné, mais les policiers n’ont rien saisi ! Le dossier n’étant pas bouclé et une autre personne étant visée, ça fait quatre ans qu’on me refuse l’accès au dossier. C’est ce qui m’est arrivé de plus terrible. Mais ça ne m’a pas empêché d’être renouvelé dans mon mandat, et de recevoir parmi les plus gros dossiers de Belgique. Je n’ai rien à me reprocher, je suis un livre ouvert. Mais le nombre de fois où mes collègues ont fait l’objet de plaintes contre eux et d’enquêtes…
**Et vous même ?**
Je suis une fois allé en perquisition au Pakistan, à Peshawar, en pays taliban à la frontière avec l’Afghanistan. Les personnes visées ont déposé plainte contre moi pour violation de domicile et j’ai été poursuivi en correctionnelle au Pakistan ! J’étais défendu par le bâtonnier d’Islamabad et j’ai été acquitté. Mais ça a quand même généré une certaine pression et coûté des honoraires à l’Etat belge. J’ai toujours le jugement. Je l’ai encadré !
**Des menaces ?**
Oui, j’ai aussi fait l’objet de menaces de mort ciblées. En tout, j’ai fait l’objet de deux contrats sur ma tête. Le premier venait du milieu des carrousels TVA, le second était lié au blanchiment de stupéfiants. J’ai été appelé au bureau du procureur général et placé sous protection policière. Des détectives privés m’ont suivi, aussi – des détectives étrangers, car les belges ne s’attaquent pas aux magistrats. C’est en perquisitionnant une société, cotée en bourse, que je suis tombé sur les rapports des détectives privés me concernant.
**Comment avez-vous découvert l’existence de contrats sur votre tête ?**
La sûreté de l’Etat m’en a averti.
**Ils sont intervenus avant que vous ne receviez des menaces formelles ?**
Absolument. Dans un autre dossier de blanchiment de stups, un policier a été payé pour donner l’adresse de mes enfants. Un policier zonal. Il a été exclu de la police. Ça, disons que c’est un peu plus embêtant... Mais il y a des contre-attaques qui se font du côté de la Sûreté de l’Etat, du côté policier, du côté du Parquet général. C’est assez efficace. Contrairement à certains pays, comme l’Italie ou la Bulgarie, je ne pense pas qu’un juge soit vraiment en danger aujourd’hui en Belgique.
**Comment gère-t-on tout ça sur le plan personnel ?**
Ça ne m’a jamais empêché de dormir. Je n’ai jamais éprouvé la moindre crainte pour ma vie. Mais quand on m’a mis en cause, il y a quatre ans, j’en ai été malade. J’avais un sentiment d’injustice qui remontait et j’ai dû combattre cela pendant un an ou deux.
**Des pressions internes pour « enterrer » certains dossiers, ça arrive ?**
Jamais. Je n’ai jamais reçu aucune directive. Je n’ai aucune pression. Je suis un juge totalement indépendant et je suis très respecté par mon président de tribunal.
**La justice belge est souvent lente. Combien d’affaires gérez-vous ?**
Des gros dossiers, type HSBC ou UBS, j’en ai 37 sur près de 300 dossiers ouverts dans mon cabinet. C’est beaucoup. Mais je n’ai pas de retard. Pas un jour. J’ai une équipe de policiers remarquables. Le problème se trouve plutôt au Parquet, qui manque d’effectifs. Et à la Cour d’Appel aussi, où il faut souvent des années avant que les arrêts soient rendus.
**Question de moyens ?**
En première instance, le président du tribunal a bien renforcé la chambre financière : il a doublé les effectifs. Maintenant, les procédures sont souvent stratégiques. Les avocats exploitent à fond les failles de la loi Franchimont [loi du 12 mars 1998 modernisant la procédure pénale, NDLR]. Par exemple, quand une instruction est terminée, qu’elle a été transmise au Parquet et que celui-ci a tracé ses réquisitions, c’est à ce moment-là qu’il faudrait que la défense puisse demander des devoirs d’enquête complémentaires. Pas en chambre du conseil ! Car une fois les réquisitions tracées, il faut encore attendre un à deux ans avant que le dossier ne passe en chambre du conseil. Et il ne se passe rien pendant ce temps-là. Rien ! Un an de perdu à ce moment-là, c’est trois ans de perdus en bout de course. C’est terrible. Et si je refuse des devoirs complémentaires demandés, certains avocats vont systématiquement en appel devant la chambre des mises en accusation. Et là, il faut deux années supplémentaires avant que ça ne soit traité. C’est très frustrant.
**Comment solutionner ce problème ?**
Il faut renforcer la section financière du Parquet et modifier la loi Franchimont. J’ai par exemple bouclé un dossier sensible pour lequel il a fallu attendre cinq ans pour que le Parquet trace ses réquisitions. Il demande la prescription…
**Ça doit vous rester en travers de la gorge, non ?**
Quand j’ai transmis mon dossier au Parquet, mon job est terminé. Si ça devait me rester en travers de la gorge, il y a longtemps que j’aurais changé de métier.
**Que pensez-vous de la loi élargissant la transaction pénale aux crimes financiers ?**
Je suis favorable au principe, mais le problème est qu’on exclut le juge d’instruction de la transaction. Le fait qu’il n’y ait pas de reconnaissance de culpabilité pour les personnes qui transigent – comme cela existe aux Etats-Unis ou en France – me gêne aussi. Elles n’ont pas de casier judiciaire et on ne retrace jamais l’origine des fonds. Ça ne va pas. Le lobby des diamantaires anversois a poussé cette loi au moment où les premières attaques sont apparues, afin de leur permettre de s’en sortir pénalement. Laurette Onkelinx a fait passer cette loi, qui est tellement mal rédigée qu’il a fallu la rectifier deux mois après son vote.
Propos recueillis par D.Lp
[Référence livre]
Les poches cousues, Michel Claise et Alain-Charles Faidherbe, Editions Luce Wilkin, 285 p., 21 €.
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